Nathalie Duluc, dite Léontine, naît en 1847 à Vendôme, dans le Loir-et-Cher. Elle est la cinquième des huit enfants de Joseph Amédée Duluc, menuisier, et de Marie Victoire Leroy, dite Marie Zoé. Après 1855, la famille s’établit dans la région parisienne, notamment à Levallois-Perret. Au moment où Léontine et sa sœur cadette Aurélie rencontrent Félicien Rops, elles vivent dans le huitième arrondissement de Paris, d’abord au 124, rue de Miromesnil, puis au 17, rue Mosnier. Leur jeunesse et leur formation restent mal documentées, mais toutes deux exercent la couture et travaillent bientôt ensemble dans un appartement-atelier.
La rencontre avec Rops paraît remonter à 1868. Un billet signé conjointement par les deux sœurs rappelle la date du 3 septembre 1868, tandis qu’une lettre de 1872 évoque le souvenir d’une rencontre printanière dans la forêt de Fontainebleau. Cette localisation demeure toutefois une hypothèse. Léontine a alors environ vingt et un ans ; Rops, marié à Charlotte Polet de Faveaux et père d’un fils, partage encore sa vie entre la Belgique et Paris. La relation qui se noue entre l’artiste et les deux sœurs est à la fois amoureuse, familiale et professionnelle. Dans leurs lettres des années 1870, elles signent fréquemment d’un nom commun, « AuréLéon » ou « Aurel », qui exprime leur solidarité et la singularité de cette union à trois.[1]
En 1871, Léontine donne naissance à Claire Duluc, fille de Félicien Rops. L’acte de naissance ne désigne pas le père. L’enfant est d’abord confiée aux grands-parents Duluc, qui vivent près de l’île de la Grande Jatte ; Léontine et Aurélie lui rendent régulièrement visite et se considèrent toutes deux comme ses mères. Claire reçoit ensuite une éducation soignée, notamment dans un pensionnat à Douvres, avant de participer aux activités de la Maison Duluc. Formée au dessin par Rops, elle illustrera certains ouvrages de son futur mari, l’écrivain et critique d’art Eugène Demolder.
Léontine joue très tôt un rôle de confiance auprès de Rops. Dans les années 1870, l’artiste lui confie plusieurs opérations financières à Paris et la présente à son banquier comme sa « propriétaire ».[2] Lorsque la séparation entre Rops et son épouse devient publique en 1874-1875, l’artiste s’installe définitivement à Paris, où Léontine et Aurélie contribuent à stabiliser sa vie quotidienne. Leur correspondance montre cependant que cette stabilité repose d’abord sur leur travail. En février 1874, Aurélie raconte qu’au terme d’une robe particulièrement éprouvante, Léontine poursuit seule la besogne et l’apaise d’un baiser lorsque le travail est enfin achevé.[3]
À partir de 1875-1876, les sœurs donnent une nouvelle ampleur à leur activité. Elles louent un appartement plus vaste et affichent sur leurs balcons : « Robes DULUC SŒURS MANTEAUX ». Rops admire leur sens de l’anticipation à l’approche de l’Exposition universelle de 1878 et les présente comme l’exemple des vertus qui lui manquent.[4] En janvier 1880, la Maison Duluc s’installe au 76, rue de Richelieu, dans un quartier central du commerce de la mode. Elle emploie plusieurs ouvrières et attire une clientèle de théâtre. Rops conçoit du papier à en-tête et de nombreux dessins de toilettes ; plusieurs modèles déposés paraissent dès 1882 dans la Revue de la mode et, en 1886, dans La Vie parisienne sous la mention « Toilettes pour Trouville, par Léontine D. ».[5]
Les sources attribuent à Léontine un rôle particulièrement visible dans la direction commerciale de la maison. À la fin de 1883, elle décide de quitter la rue de Richelieu pour les anciens salons de l’hôtel de Lavalette, au 19, rue de Grammont. Malgré le poids du loyer et des frais généraux, elle veut élever la Maison Duluc au rang des maisons de premier ordre. Rops souligne alors son goût, son intelligence et surtout les quinze années de travail accomplies avec Aurélie.[6] En 1884, The American Register for Paris and the Continent la présente comme la couturière d’Helena Modjeska. Deux ans plus tard, Octave Uzanne range les Duluc parmi les « artistes en robes et en manteaux », aux côtés de Worth, Laferrière, Pinga, Félix et Rodrigues.[7]
La relation avec la grande actrice polonaise Helena Modrzejewska, dite Modjeska, contribue fortement à la renommée internationale de la Maison Duluc. Dès 1882, Modjeska adresse à Léontine des instructions précises concernant la coupe et le prix de ses robes. À la fin de cette année, Léontine séjourne à Londres auprès de l’actrice, qu’elle connaît personnellement. La maison réalise ensuite des vêtements privés et des costumes de scène, notamment pour Les Chouans, pièce créée à New York le 9 novembre 1886. Une centaine de costumes et deux wagons de décors auraient accompagné cette imposante production.[8]
Le 24 septembre 1887, Léontine embarque au Havre avec Rops à bord de La Bretagne à destination de New York. Elle étudie la possibilité d’implanter une succursale de la Maison Duluc aux États-Unis, tandis que Rops prépare son projet de récit illustré Strange America. Ils parcourent aussi la région des Grands Lacs et le Canada, puis rentrent en France en novembre. À la fin de 1888, Léontine repart avec Claire. Leur voyage accompagne l’ouverture de Rockwell & Duluc, au 614 Fifth Avenue à Manhattan, concrétisant le projet d’une maison « Duluc-New York-Paris ». Mère et fille reviennent en France au début de 1889.[9]
En 1884, Rops et les sœurs acquièrent à Corbeil une propriété appelée La Roche-Claire, située dans le quartier de la Demi-Lune et bientôt désignée par ce dernier nom. La demeure devient le centre de leur vie familiale. En 1888, lorsque Rops envisage un investissement immobilier à Middelkerke et propose de régulariser leur situation par un mariage, Léontine refuse : leur équilibre lui paraît préférable aux incertitudes d’un changement de statut. « Nous avons toujours été heureux comme cela, pourquoi changer ? », rapporte Rops.[10]
À partir de 1893, Léontine et Aurélie se retirent progressivement des affaires tout en conservant une part des bénéfices de la nouvelle association Duluc & Fresnay-Gouffé. En 1895, avant le mariage de Claire avec Eugène Demolder, elles lui cèdent une grande partie de leur fortune en s’en réservant l’usufruit et prévoient de lui assurer une pension annuelle ainsi que ses toilettes.[11] Durant le déclin de la santé de Rops, Léontine, Aurélie, Claire et Demolder maintiennent le contact avec Paul Rops. Le testament de l’artiste, rédigé en 1893 et signé à nouveau en 1896, demande expressément qu’il ne soit pas séparé de ses deux compagnes et leur réserve l’accès à son atelier.[12]
Félicien Rops meurt à la Demi-Lune le 23 août 1898, entouré de Léontine, d’Aurélie, de Claire et de quelques amis. Après sa mort, les deux sœurs entretiennent sa mémoire et veillent sur la propriété. Dans une lettre consacrée à la gravure Le Bout du sillon, Aurélie affirme que Rops l’avait dédiée à Léontine, sa « vaillante compagne », et y voyait « leur portrait à tous deux, dans leur folle jeunesse, et l’emblème de leur vie ».[13]
Léontine meurt en 1915 à la Demi-Lune. Son parcours dépasse ainsi largement l’image traditionnelle de la maîtresse d’artiste : mère de Claire, collaboratrice de Rops et entrepreneuse, elle fut l’un des principaux moteurs de la réussite de la Maison Duluc et de la stabilité matérielle du foyer formé avec sa sœur et l’artiste.
Rédigée par Véronique Carpiaux, tiré de l'article "Les Mignonnes de la rue Mosnier" in le catalogue de l'exposition Soeurs d'art, La sororité dans l'art au 19è siècle. Avec Camille et Maëlle Dufour, 2026