Numéro d'édition: 3608
Lettre de Félicien Rops à [Louis Dubois]
Texte copié

Expéditeur
Félicien Rops
1833/07/07 - 1898/08/23
Destinataire
Louis Dubois
Lieu de rédaction
France, Paris, 17 Rue Mosnier
Date
1877/07/10
Type de document
Lettre
N° d'inventaire
FFR/LE/053
Collationnage
Autographe
Lieu de conservation
Belgique, Province de Namur, musée Félicien Rops, Province de Namur
Page 1 Recto : 1
17 Rue Mosnier
10 Juillet 1877
Personnelle
Mon Cher Louis,
Je comptais te parler de vive voix ma réponse, voilà pourquoi je n’ai pas répondu tout de suite à ta bonne vieille lettre. J’espérais aller passer quelques jours à Bruxelles & avoir le vrai plaisir de vous voir, ta femme & toi. Mon éditeur Lemerre en décide autrement, j’ai « un tas » de dessins à lui « livrer » fin courant, je me résigne, & force m’est bien de t’écrire ; je remets mon voyage de quelques mois. Parlons d’abord de vous.
J’ai été très heureux d’apprendre l’établissement de la maison Dubois – (Rops & Confections) rue Thérésienne. C’est une excellente idée que ta femme a eu là, nulle doute qu’elle ne réussisse, avec ses aptitudes, son expérience & son entente des affaires, le succès est à peu près certain. Il faudrait avoir une mauvaise chance pour que le contraire arrivât. Puis la question des filles, question toujours difficile, trouvera là une solution toute faite. Encore une fois excellente idée & bonne chance !
J’ai entendu parler de ta marine de Cercle avec éloges. Tous ceux que m’en ont parlé en disaient beaucoup de bien. Je ne crois pas mon vieux Louis, qu’au point de vue de la réputation, tu aies si fort à te plaindre. Tu es tenu en belle & forte estime par tous ceux qui se connaissent en peinture en Belgique, quant à la question pécuniaire, je trouve que, lorsqu’un artiste qui fait la peinture qui lui plaît, & arrive à joindre ces fameux deux bouts, (auxquels il faut ajouter d’habitude la queue du diable, pour anéantir la solution de continuité,) doit s’estimer fort heureux ! – généralement
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notre art, ou plutôt ; notre métier, excellent pour les artistes vulgaires est déplorable pour les autres. Il faut bien en prendre son parti. – Ici il y a des Myriades de peintres, beaucoup de mauvais, beaucoup de médiocres & beaucoup de bons. – Tout cela vivote, grignotte, peinturlotte sous le soleil. Je dis beaucoup de bons ce qui est vrai, il y a ici beaucoup de bons peintres, non pas dans le sens absolu du mot, mais en admettant comme bons peintres tous ceux qui rendent d’une façon intéressante, intelligente, naïve ou savante une impression personnelle. Ils sont nombreux. –
Les Français comme toujours sont adroits de leurs mains, de leur esprit & de leurs nerfs dont ils jouent comme un musicien de sa guitare. Comme peinture Vollon, Duez, Gervex, Bastien-Lepage en y joignant les Vieux Bonvin & Daubigny font aussi bien que les « 1850 » quoiqu’on en dise ! Quant aux autres, ils s’appellent légion : Vibert, Detaille, Neuville, Nittis, Jourdain, Leloir, Goenotte, Béro…, Muncazcý, Carolus Duron, Berne Bellacourt &c &c &c cela pullule !! tous du talent ! trop !! – ils en sont énervants mais quel esprit quelle tristesse, quelle souplesse ! L’intelligence est souvent à fleur de peau mais elle est, toujours ce qui est un charme il faut l’avouer. Puis ils ne font pas les uns comme les autres & cela jette une grande variété dans cette fabrication d’articles – Paris. C’est toujours une belle & grande & école va, mon vieux ; - les sculpteurs sont les premiers du monde, les graveurs ne se comptent plus, et l’ombre de Calamatta doit s’agiter avec frénésie, en voyant cette diablesse d’eau-forte maîtresse de l’Ecole des Beaux Arts ; & quelle armée de beaux graveurs ! Flameng est loin ! Monziès, Courtry, Lerat, Laguillermie, Tissot, Boilvin des nuées de « jeunes » sont arrivés, élèves des Braquemond é des Jacquemart & se fichent un peu de Mr Henriquel-Dupont !
/ Je ne parle pas des « historiens » quoi qu’il y en ai de très remarquables comme Laurens qui est de toute première force, le genre historique une fois admis. /
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Puis viennent les « impressionnistes » & les « expressionnistes » ! Les impressionnistes avec Manet, Sisley, Claude MonetRenouard &c les « expressionnistes » avec Degas, le bon Rops & un tas d’autres « jeunes » car il y aura toujours des « jeunes » & des « vieux » - des vieux-jeunes & des jeunes-vieux ! – Les expressionnistes sont de l’école de l’Assommoir de Zola en littérature. Si je te range comme cela les peintres par casiers, c’est pour te montrer combien la vie artistique ici est toujours vivace & vibrante ; - bonne ou mauvaise, elle est. Et la vie c’est comme « le soyez heureux c’est là le vrai bonheur » de Mr Prudhomme, pour vivre, ce qu’il y a de mieux c’est d’être vivant, & ici on l’est. – Les affaires vont mal les affaires vont bien, la production est toujours la même. La Belgique a trop de bienêtre. Ici la lutte est perpétuelle & presque tout le monde s’intéresse aux choses d’art. On n’y comprend pas plus, mais le désir & la bonne volonté de comprendre sont déjà quelque chose ! Les « Impressionnistes » à leur exposition, qui chez nous aurait fait 3 frs 50 de recette, ont eu 80,000 visiteurs, visiteurs moqueurs, rieurs, se fichant de tout, mais sur les 80,000, il y en a eu 800 qui ont été « impressionnés » & cela est un résultat. Puis toute la presse s’est occupée d’eux, depuis les Fétis du grand format, jusqu’aux Hannon de la feuille à deux sous. –
Je te verrai dans quelques mois, je vais retourner à Thozée en septembre pour y passer quelques jours avec Paul. – Inutile de te dire mon vieux Louis que mes premiers jours ici ont été assez durs, comme travail, & comme façon de vivre. Il a fallu s’installer, reprendre langue, s’habituer à « revoir » des choses que Bruxelles vous avait fait perdre un peu l’habitude de voir. Comme « dessinateur parisien » mes yeux il faut bien se le dire s’étaient un peu provincialisés. Je me suis heureusement aperçu de cela tout de suite &
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travaillé rude. Mon intention maintenant que « cela marche » est de faire un peu la navette entre Paris & Bruxelles. On me bâtit ici un joli atelier rue de Constantinople, je demeure rue Mosnier, en attendant chez un ami ; Je garderai chez moi au Rond-Point, un bout d’atelier & maintenant nous nous verrons plus souvent. Je ne suis pas retourné à Bruxelles de ces derniers temps, je voulais laisser tomber tous les bavardages, toutes les petites calomnies, dont tous les bons petits camarades ne manquent jamais d’accompagner les susdits bavardages ; - et note que ce sont toujours ceux auxquels on a rendu le plus de services, qui se chargent de ces besognes là. Je m’en inquiète d’ailleurs comme d’un vieux gant. J’ai vu la même chose avec ce bon ami Louis Artan, - il part ; tout le monde vient lui casser son petit morceau de sucre sur la tête ; il reste : le morceau de sucre grossit ! – Artan devenait un simple escroc, - il revient ! tous la bouche en cœur & la main tendue ! Ce cher Artan ! quel plaisir !!
A propos de Louis, dis-moi je te prie ou il est dans ce moment. Je dois lui écrire. – Evidemment si Louis avait eu une dizaine de mille francs d’attente il réussissait à Paris ou personne ne donne sa note, mais il lui fallait quelqu’argent & c’est ce qui lui a toujours manqué, comme à beaucoup d’autres. Oui j’ai passé quelques jours durs ici Mon Cher Louis, & si je n’avais pas rencontré les cœurs dévoués que tu connais, je ne sais trop, si j’eusse résisté moralement. Mon fils & le foyer me manquaient terriblement, heureusement, - je ne vivais pas, trop seul. Ils sont toujours les mêmes ces « cœurs dévoués ». J’ai bien vécu ma vie, & je peux dire comme le poète de Lope de la Vega : « J’ai fait le tour du monde des femmes & le tour des femmes du monde », j’ai aimé en haut & en bas, avec
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ma tête, avec mon cœur, avec mon esprit, avec mes nerfs, & avec le reste ; - je n’ai jamais été « un gobeur » & je disais d’avance le mot pour lequel on s’était mis du rouge aux lèvres & du noir aux yeux. J’ai été un grand railleur au fond, & un grand paillard dans la forme, cependant chaque fois que je me suis trouvé en face de sentiments simples & vrais, j’ai oté mon bonnet à grelots & je me suis incliné. – Le plus souvent je suis resté couvert !! – Ici, mon vieux Louis j’ai dû saluer très bas. – Puis je me suis dit, que Dieu se moque d’habitude encore plus de nous que nous nous moquons de lui, n’aurait certainement pas la bonté de mettre deux fois dans la vie, du même homme de pareilles créatures sur son chemin ;- & j’ai gardé, peur de toute souillure inutile, le sentiment si rare que j’avais inspiré. C’est la seule chose qui m’ait prouvé que je n’étais pas une bête ! - & que même j’avais quelqu’esprit. – Arrivé ici, j’étais – toujours moralement – dans la disposition d’esprit, d’un homme qui dépouillé de ses vêtements de bal par d’aimables farceurs se trouverait nu sur le grand chemin & sans un sou vaillant, alors, se tâterait pour constater son dénuement, & trouverait avec joie, qu’il lui reste une bague en diamants au petit doigt ! – Je ne peux te dire ce qu’Elles ont apporté dans ma vie, de charme, de consolation, de gaieté rayonnante, de bonne humeur, de belle santé physique ; elles m’ont rendu meilleur, positivement, par leur honnêteté simple & pénétrante. Jamais je ne les ai trouvées en faute de dévouement ou d’affection. Et tout cela avec un naturel charmant & un esprit délicat jusqu’à la finesse. – Ajoute à cela la fête des yeux qu’apportent chaque jour la vraie jeunesse & l’élégance native, fête si chère à nos besoins d’artiste & d’homme, & tu comprendras combien j’ai été heureux en étant si malheureux. Je crois toujours que j’ai dû faire quelque belle
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action, à mon insu ! & que j’en ai été récompensé. – Le travail ? je fais le Musset, qui a été interrompu par l’éditeur pendant un an – pour raisons d’intérêt. – Je crois que j’en fais un livre curieux. Tu le verras à l’Exposition de Bruxelles. – 40 dessins. Puis je fais – aux crayons de couleur ! dont on tire ici des effets bien amusants & neufs, des tas de dessins qui sont toujours vendus d’avance. Somme toute cela va bien & je n’ai pas trop à me plaindre. Après le Musset je fais tout le Hugo. Voilà ! Taelemans est ici & je le vois souvent. Il travaille chez Cabanel de la matinée & de l’après-midi il fait dans Paris des vues de ville & des impressions très intéressantes, très nerveuses & réellement très réussies. Il marche très bien.
Embrasse ta femme pour moi, heureux polisson, en attendant que je le fasse moi-même à ton nez & à ta barbe, dans ton buen-retiro. Amitiés à nos mais. Ecris moi & donne moi d’adresse de Louis Artan & de Lambrichs. Marie Tinant ne doit-elle pas se marier aussi ? –
Je t’embrasse par-dessus le marché
Félÿ
Mme Ghémar Louis, est venue avec un mot de ta part ; je lui ai rendu les petits services que je pouvais lui rendre, seulement l’idée d’exposer en 1877 des Louis Ghémar de 1870 était si bizarre qu’elle devait rater & cela a raté fortement. Puis, je te dirai que tout en demandant des conseils. Mme Ghémar n’en fait qu’à sa volonté, et cela lui a mal fait emmancher son affaire. Bonne fille d’ailleurs, - Entre nous si elle te parlait de Mme Léontine Duluc et combien elle est d’honorable famille & honorable elle-même. J’ai des raisons pour te dire cela, - mais n’en parle pas naturellement si elle ne t’en parle pas. Je ne sais si elle la connait, mais cependant il se pourrait qu’elle t’en parlât. – Pour en revenir à l’Exposition, tu comprendras Mon Vieux qu’une Exposition qu’on intitule « Exposition Ghémar » c’est comme, - pour Paris, - Si l’on mettait « Exposition Baluchet », Ghémar est absolument inconnu ici !
/ Si tu as quelque chose à me demander, je suis à ta disposition. Réponds vite. 17 R. Mosnier – Mr Rops. /
Détails
Support
3 feuillets, 6 pages, Vergé, Crème.
Dimensions
20,7 cm x 13,4 cm mm
Mise en page
Encre

