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Chroniques ropsiennes

Les sables du Sahara, l’Infâme Fély en Orient

« Ce Sahara m’attire invinciblement ».

Lettre à un inconnu, Corbeil-Essonnes, Demi-Lune, s.d., www.ropslettres.be, n° éd. 2867

Le regard porté par Rops sur l’Orient n’est pas neuf en soi. « L’Orientalisme » apparaît dans le courant du 17e siècle et se développe dans la peinture française des siècles suivants. Le succès rencontré au 19e siècle est intimement lié à la campagne d’Egypte de Napoléon Bonaparte dès juillet 1798[1]. Si les Anglais ont la main mise sur la Méditerranée à l’époque, les Français entament la conquête et la colonisation de l’Algérie dès 1830. L’établissement de ces derniers sur le territoire contribue au renforcement de l’intérêt et de la fascination des Français métropolitains pour les paysages et les coutumes de ce pays exotique. L’ouverture du Canal de Suez, inauguré en 1869 par la compagnie du diplomate français Ferdinand de Lesseps, a favorisé le développement des routes, du chemin de fer et des liaisons maritimes dans le Nord de l’Afrique et par là-même, les échanges et les voyages touristiques.

En cette fin d’année 1888, Félicien Rops traverse une nouvelle crise artistique et se confie notamment à son ami Armand Rassenfosse (1862-1934) : « J’ai mis bien du temps à vous répondre, mais j’étais dans un de ces moments de marasme bête, où l’on désespère de son art & de soi, & où on se couperait une jambe pour amuser l’autre. »[2] Afin de dépasser ses difficultés et de se ressourcer, il envisage de se rendre en Algérie, alors colonie française pour découvrir le Sahara.

Félicien Rops, Voyages autour du monde, vers 1858-1869, crayon graphite et encre de Chine sur papier, 28,5 x 18,8 cm. Fondation Roi Baudouin, en dépôt au musée Rops, inv. FRB D 005

Journal de bord

Vendredi 9 novembre 1888 : Rops écrit à Alexandre Piédagnel (1831-1903)[3] qu’il va partir à la découverte du vrai désert « pas celui des excellents peintres qui prennent un billet pour Biskra, & reviennent montrer chez Petit leurs études ‘’du Désert’’, pour la plus grande réjouissance des Gens bien élevés. »[4] Il profite de la lettre pour critiquer à sa manière l’académisme : « ‘’Besoin d’air’’ & de me trouver avec des Chameaux, on m’a dit que les femelles de ces aimables ruminants ne portent point de bas-Bleus, & que les mâles n’émettent point d’opinion sur l’art. Cela doit être exquis de vivre en leur Compagnie, – rien de l’Académie ! »

Samedi 24 novembre 1888 : L’objectif du périple saharien de l’artiste est la ville de Laghouat, aux portes du désert, prise par l’armée française en 1852. Il part quelques semaines plus tard. 

Samedi 1er décembre 1888 : Rops adresse une lettre à Léon Vanier (1847-1896), un libraire et éditeur de Paul Verlaine (1844-1896)[5]. Il avait promis au poète de livrer un croquis pour son recueil Parallèlement mais l’approche de son voyage pour Tunis rend impossible le projet[6].

Mardi 11 décembre 1888 : L’artiste fait part de son mal être existentiel à son éditeur Edmond Deman (1857-1918)[7] et justifie son silence par un besoin de partir, de voyager. Il souhaite se rendre à Laghouat où « il y a encore de vrais arabes, de vraies danses du ventre, et de vrais ‘’Aïssaouas’’ »[8]

Mercredi 19 décembre 1888 : Le Namurois écrit du Grand Hôtel-Restaurant et Café du Commerce de Port-Vendres, ville portuaire située au sud des Pyrénées-Orientales, non loin de la ville de Collioure[9].  Il embarque probablement avec sa femme, Léontine Duluc (1847-1915) et sa fille Claire (1871-1944) à bord de La Malvina, un bateau français appartenant à la Compagnie générale Transatlantique[10].

Lettre de Félicien Rops à Eugène Rodrigues, Grand Hôtel Restaurant et Caf du Commerce, Port-Vendres, 19 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 0393

Jeudi 20 décembre 1888 : Rops s’adresse à son ami Léon Dommartin (1839-1919) pour lui dire qu’il se trouve au large des Baléares pour « un voyage d’un mois, payé par le travail que je vais faire pour le Happers-magazine, texte & dessins. J’accompagne le monsieur-rédacteur. »[11]La Malvina fait une escale à Carthagène, au sud de Murcie. La ligne Port-Vendres-Oran est l’une des plus rapides pour rallier l’Algérie, environ une trentaine d’heures, escale comprise.

Vendredi 21 décembre 1888 : Arrivé à Oran la veille, l’artiste est à Tlemcen, une ville située à 140 km au sud-ouest d’Oran, près de la frontière marocaine[12]. Le graveur écrit qu’il va se rendre à Figuig (Maroc) « à travers la ‟mer d’Alfa” cette Savane de l’Afrique Septentrionale, aux confins Sud du mystérieux Magrib el Aska, dont notre ami Picard vient de rendre si brillamment les étranges aspects. »[13]

Anonyme, Biskra. Le Marché, 1909, héliogravure parue dans un encart publicitaire de l'agence de voyages bruxelloise V. Bull pour les chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée et la Compagnie Générale Transatlantique. Collection Musées royaux d'art et d'histoire, Bruxelles

Samedi 22 décembre 1888 : Rops écrit à son ami Félix Tournachon (1820-1910), dit Nadar, qu’il est à Oran depuis la veille au soir[14]. Difficile dès lors de comprendre pourquoi la lettre précédente aurait été écrite de Tlemcen, d’autant que c’est bien à Oran que le graveur et sa « smala de dames » ont accosté. Par ailleurs, Rops rapporte que le voyage entre Carthagène et l’Algérie fut plus que mouvementé en raison d’une mer agitée.

J. Krogner - Fabrique d'articles de voyage, Malle de voyage Édison ayant appartenu à Félicien Rops, 1890-1898, toile, tissus divers, cuir, carton, bois, fer et laiton, 59 x 109 x 68 cm. Musée Félicien Rops, Province de Namur, inv. PDS MBL 001

Mardi 25 décembre 1888 : Il est de nouveau à Tlemcen mais la lettre ne partira que plus tard car il écrit à Léon Dommartin qu’il la postera d’Oran. L’artiste emprunte une diligence « qui en huit heures de montées, de rampes, de descentes et de sauts & de soubresauts va me ramener à Oran par un bout de chemin de fer qui longe un grand lac salé, d’un aspect des plus bizarres au pied des montagnes, la Shebka. »[15] De Tlemcem, Rops compte « gagner les hauts plateaux & rejoindre la ligne de Macheria pour gagner l’oasis de Figuig qui se trouve le plus bas du Sud oranais. Mais il nous faut rebrousser chemin, aller reprendre la ligne de Macheria à Perrégaux, après avoir traversé à nouveau Oran & nous diriger sur Geryville & Laghouat. »[16]

Félicien Rops, Biskra, 1888, encre, crayon de couleur et mine de plomb, 28,4 x 19,2 cm. Coll. musée Félicien Rops, Province de Namur. Inv. D 029

Vendredi 28 décembre1888 : Le Namurois est à Alger. C’est à Octave Uzanne (1851-1931) qu’il fait part de son itinéraire emprunté : « Vu Bordeaux – Toulouse, Carcassonne Perpignan – Port Vendres – Carthagène. Miliana, Blidah, Oran & Alger. – C’est encore Carcassonne qui est le coin le plus curieux de tout cela ! De Carthagène à Oran : Tempête. À Oran : pluie & froid vif, Ici : trop chaud. »[17] Rops prévoit aussi la suite de son voyage : d’abord la Tunisie, ensuite Biskra aux portes du désert et enfin Tuggurth.

Félicien Rops, Souvenir de Tuggurth, 1888, crayon graphite, pastel et aquarelle sur papier, 31 x 22,4 cm. Musée Félicien Rops, Province de Namur, inv. D 020

Les 2 et 3 janvier 1889 : Rops se prépare au trajet vers Tuggurth au départ de Biskra : « un voyage de trois jours et trois nuits en suivant la piste des caravanes puisqu’il n’y a pas de routes. »[18] Le programme pour les jours suivants est pour le moins chargé selon ses dires : « Je pars cette nuit à trois heures du matin avec un guide. Notre première étape est le Bordj-Saada, puis l’oasis de Chegga, sur les bords du grand Chott-Melrir. […] Nous avons dû faire un tour énorme. Impossible de gagner Touggourth, but du voyage, par Laghouat : les torrents débordés. Nous avons dû prendre par Alger, Constantine, Alcantara, Biskra ‘la porte du Désert’. D’ici à Touggourth 248 kilomêtres à chameau ou à mulet. »[19] Les descriptions faites par l’artiste marquent les esprits. C’est le cas de Léon Dommartin qui répond à son ami le 15 janvier : « Ah ! dans quelles imaginations tes lettres me plongent ! Quels rêves cauchemardants, dont la cruauté s’avive par la réalité d’ici, par le ciel que je vois, le froid que je sens dans mes moelles, l’emmerdement total qui se dégage de la Belgique & m’enveloppe ! Ah ! si je pouvais te rejoindre chez l’aga ! Et m’orienter avec toi ! Et courir tous ces risques délicieux & toutes ces aventures, de quelque désagrément qu’elles soient doublées ! Charmantes vipères & aimables scorpions ! – Et tu sais que je ne me berce plus d’illusions & que si j’ai des nostalgies, ce ne sont pas les vieux plaquages des Orients conventionnels qui me les inspirent. »[20]

Samedi 5 janvier 1889 : L’artiste est à Tuggurth dans le Sahara algérien et loge chez l’agha, un mot d’origine turc qui désigne un chef. Comme à son habitude, il fantasme quelque peu : « N’étaient les scorpions dans ma soupe, & les vipères Naadjas dans mon lit, Mon Dieu, on serait aussi tranquille ici qu’à l’Hotel de Flandre. »[21] Le voyage fut difficile mais pas si dangereux selon lui. De là, il se dirige vers l’ultime étape de son voyage : Tunis[22]. Il démarre son périple le 6 janvier et espère être en Tunisie le 9 ou le 10.  

Mercredi [16 janvier] 1889 : Rops est à Marseille à l’Hôtel des Colonies. Octave Maus lui propose d’exposer au 6e Salon des XX du 2 février au 6 mars mais l’artiste décline en raison de son récent retour de voyage en Algérie[23].

Page de l'herbier réalisé par Félicien Rops lors de son voyage en Algérie, 1888-1889. Collection Pascal et Louise de Sadeleer.

Les nombreuses lettres écrites lors de son périple oriental ainsi qu’après son retour témoignent de la fascination de Félicien Rops pour le Sahara. Il en profitera également pour assouvir sa passion pour la botanique. En effet, un collectionneur passionné a récemment découvert un herbier constitué par Rops en Algérie. Il se compose de plusieurs feuilles volantes annotées sur place et augmentées lors de son retour en France, pour protéger des fleurs et autres plantes desséchées[24]. L’artiste continuera d’évoquer son voyage durant plusieurs années, louant des régions encore peuplées de « vrais arabes »[25]. Les paysages, la culture, les nomades, la lumière de Biskra à Tuggurth, en passant par Constantine et Alger l’auront durablement marqué à tel point qu’il envisagera d’y retourner. Mais l’on sait que ce ne sera pas le cas car ce fut sa dernière grande aventure. 

Trajet présumé emprunté par Félicien Rops lors de son voyage en Afrique du Nord au départ de Paris (1888-1889) © Mattéo Gubin

[1] Bonaparte, désireux d’imposer la présence française dans une région convoitée par les Anglais, débarque dans la baie Aboukir (près d’Alexandrie) le 1er juillet 1798. Napoléon a emmené avec lui de nombreux savants et artistes qui auront la charge de faire des relevés des sites et des bâtiments ainsi que de doter le pays de techniques modernes. La campagne se termine en 1801.

[2] Lettre de Félicien Rops à Armand Rassenfosse, Paris, 24 novembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 1693.

[3] Alexandre Piédagnel est un journaliste, écrivain et éditeur proche des milieux parnassiens. Il publie en 1876 une monographie sur son ami le peintre Jean-François Millet (1814-1875) et l’École de Barbizon.

[4] Lettre de Félicien Rops à Alexandre Piédagnel, Paris, 9 novembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 1367

[5] Léon Vanier est également célèbre pour avoir publié les poètes de la Bohème, appelés initialement « Décadents », comme Arthur Rimbaud (1854-1891), Jean Moréas (1856-1910) ou encore Stéphane Mallarmé (1842-1898). Vice-président du Syndicat des libraires de Paris, il fut l’exécuteur testamentaire de Paul Verlaine.

[6] Les échanges entre Paul Verlaine et Félicien Rops ont débuté entre fin janvier et début février 1888. Rops prend connaissance du manuscrit de Parallèlement vers le 6 février chez l’éditeur Léon Vanier. Le recueil est publié par ce dernier en 1889 et une seconde fois en 1894. Néanmoins, Rops et Verlaine ne seront associés qu’après la mort du poète pour Chair, publié dans La Plume du 1er février 1896 avant de l’être au format livre la même année.

[7] Libraire et éditeur d'art belge qui rénova en profondeur la conception du livre illustré à la fin du XIXe siècle. Il est surtout connu pour être le principal éditeur des symbolistes belges comme Emile Verhaeren (1855-1916), Maurice Maeterlinck (1862-1949) ou encore Fernand Crommelynck (1886-1970). 

[8]  Lettre de Félicien Rops à [Edmond] Deman, Paris, 11 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 3047

[9] Lettre de Félicien Rops à Eugène Rodrigues, Port-Vendres, 19 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 0393

[10] Vers 1880, dans le cadre d’une convention d’État, la Compagnie générale transatlantique (CGT) achète plusieurs navires de la Compagnie Valéry, suite au décès de son directeur Jean Valéry en 1879. La CGT souhaite  déployer une flotte en Méditerranée.

[11] (Voir lettre n° éd. 2792). Le « Happers-magazine  » auquel Rops fait référence correspond très probablement au Harper’s New Monthly Magazine.  Ce dernier est un journal mensuel américain fondé en juin 1850 à New York par la société d’édition Harper & Brothers[10]. En 1888, les deux rédacteurs principaux du journal sont Henry Mills Alden (1836-1919) et Herman Melville (1819-1891) mais il n’est fait aucune mention d’un voyage en Algérie ou au Maroc dans les colonnes de leur magazine.

[12] Il est possible que l’artiste ait fait une erreur en datant sa lettre car il semble peu probable qu’il soit parvenu à parcourir cette distance en une seule journée. Lettre de Félicien Rops à [Amédée] Lynen, Tlemcen, 21 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd 2056

[13] En 1888, Edmond Picard (1836-1924) publie dans la revue La Société nouvelle des extraits d’un récit de voyage compilé lors d’une mission diplomatique et commerciale belge au Maroc fin 1887, destinée à vendre des chemins de fer belges. L’année suivante sort chez l’éditeur Ferdinand Larcier, El Moghreb-al-Aksa. Une mission Belge au Maroc, Avec interprétations par Théo van Rysselberghe et frontispice par Odilon Redon avant l’édition courante chez Lacomblez en 1893. L’expression signifie « Couchant lointain » ou « Occident extrême » en arabe. Rops s’en sert comme une sorte de guide de voyage.

[14] Lettre de Félicien Rops à [Félix] Nadar [Tournachon], Oran, 22 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 1663

[15] Lettre de Félicien Rops à Léon [Dommartin], Tlemcen, 25 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 2794

[16] Le chemin de fer transsaharien est installé à partir des années 1870. Il est surtout un symbole colonial fort pour l’État français. La gare de Mécheria est mise en service vers 1882 et se situe sur la ligne Oran-Kenadsa. L’oasis de Figuig au Maroc se trouve à proximité de cette ligne transsaharienne. Les villes de Perrégaux et Géryville sont des sortes d’avant-poste de l’armée française. Après l’indépendance du pays le 5 juillet 1962, la ville de Perrégaux est devenue Mohammadia alors que Géryville se nomme El Bayadh.

[17] Lettre de Félicien Rops à Octave Uzanne. Alger, 28 décembre 1888, www.ropslettres.be, n° éd. 0617

[18] Lettre de Félicien Rops à [Maurice] Siville. Biskra, 2 janvier 1889, www.ropslettres.be, n° éd. 3454

[19] Lettre de Félicien Rops à Léon Dommartin. Biskra, 3 janvier, www.ropslettres.be, n° éd. 2796

[20] Lettre de Léon Dommartin à Félicien Rops, Bruxelles, 15 janvier 1889. Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, inv. II 7732/72

[21] Lettre de Félicien Rops à Eugène Demolder, Tuggurth, 5 janvier 1889, www.ropslettres.be, n° éd. 1330.

[22] Lettre de Félicien Rops à Octave [Uzanne], Tuggurth, 5 janvier 1889, www.ropslettres.be, n° éd. 1607 

[23] Lettre de Félicien Rops à [Octave] Maus, www.ropslettres.be , n° éd. 2440 

[24] Je tiens à remercier vivement M. de Sadeleer pour avoir partagé cette découverte.

[25] Lettre de Félicien Rops à Alfred [Verwée], Corbeil-Essonnes, Demi-Lune, 3 décembre 1892, www.ropslettres.be, n° éd. 0279

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