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#13 – Dr. Albert Filleau (1840-1894), collectionneur d’impressionnistes

Fig. 1 – Carnet de notes de Félicien Rops : pensée de Filleau, 1868, 6,5 x 11,5 cm. Collection Harry Dorchy.
Fig. 2 – Carnet de notes de Félicien Rops : 1ère adresse de Filleau , 1873, 6 x 9,5 cm. Collection Harry Dorchy.
Fig. 3 – Carnet de notes de Félicien Rops : Je lègue à mon médecin… , 1873. Collection Harry Dorchy.
Fig. 4 – Carnet de notes de Félicien Rops : liste des abonnés, payants (P) et gratuits (G) aux œuvres de Rops, 1880, 7,5 x 12 cm. Collection Harry Dorchy.
Fig. 5 – Félicien Rops, Le Docteur Filleau, 1882, eau-forte, 10,6 x 8 cm. Musée Félicien Rops, Province de Namur, inv. G E0298.
Fig. 6 – Félicien Rops, Spéculum, s.d., eau forte, pointe sèche, vernis mou, 22 x 14,9 cm. Fédération Wallonie-Bruxelles, en dépôt au musée Rops, inv. PER E0759.1.CF.

A l’occasion de l’exposition Un été impressionniste. De Rops à Ensor. Les collections du musée d’Ixelles, un article paru dans le catalogue fait le point sur les liens entre Félicien Rops et ce mouvement artistique[1]. Les relations entre l’artiste namurois et des personnalités comme Manet, Monet, Degas, Caillebotte ou De Nittis sont avérées, mais une zone d’ombre continue de planer sur les collectionneurs d’art impressionniste qui ont intégré Félicien Rops à leurs ensembles d’œuvres.

Nous avons demandé au Prof. Harry Dorchy, médecin et collectionneur actuel de Rops, d’analyser au scalpel l’amitié entre Félicien Rops et le Docteur Albert Filleau (1840-1894)[2], médecin parisien réputé, auteur d’un ouvrage de médecine pratique Petite chirurgie[3] et époux de la célèbre cantatrice Jeanne Raunay (1862-1942), qui a collectionné les dessins de Rops en même temps que ceux de Degas ou de Forain… Auscultation approfondie d’une correspondance entre deux bons vivants…

Le nom du Docteur Filleau apparaît pour la première fois dans un carnet de notes de Félicien Rops daté de 1868 (fig. 1) : « Ce sont les bons vins qui donnent les bonnes cuites ». L’artiste va s’appliquer à suivre à la lettre la sentence de son médecin…

Dans un autre carnet (1873), on trouve l’adresse du Docteur : « 19 R. des archives au marais » (fig. 2) : l’immeuble construit en 1870 existe toujours, mais Rops la biffe car le médecin déménage au « 1. Place de la République à Paris », ce qu’il précise à Joséphin Péladan (1858-1918) dans une lettre de septembre 1886 alors qu’il justifie un retard sous prétexte médical :

« J’ai été piqué au pied par un insecte quelconque, il en est résulté un furoncle charbonneux, qui m’a forcé de rester le pied étendu sur une chaise pendant deux ou trois mois après avoir subi une foule d’opérations fort cruelles, je vous l’assure, – quoique je ne sois pas un ‘douillet’. Auriez-vous pas à me faire cadeau si cela ne vous gêne en rien, d’un deuxième exemplaire du livre de votre frère ? Si vous en avez un faites-moi le plaisir de l’adresser de ma part, ou de la vôtre plutôt, ce qui lui fera encore plus de plaisir, à Mle docteur Albert Filleau, 1. Place de la République à Paris. C’est un homme fort curieux de tout livre médical, & qui écrit dans plusieurs revues scientifiques ».

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 1216.

Concernant la maladie évoquée par l’artiste, il s’agit sans doute d’un furoncle dû à un staphylocoque doré plutôt qu’au « charbon » par la bactérie charbonneuse « bacillus anthracis ». Cette dernière touche le plus souvent les animaux herbivores et peut être mortelle chez l’homme. Elle est une arme biologique pouvant servir au bioterrorisme ! Rops n’y aurait pas réchappé…

C’est en septembre 1877, que Rops énumère des symptômes à son ami collectionneur et marchand, Maurice Bonvoisin, dit Mars (1849-1912) :

« Cela a débuté par des rougeurs dans le cou qui eussent pu faire croire à un érysipèle, puis des battements réguliers & déjà douloureux, alors des douleurs lancinantes, enfin des accès presque réguliers qui m’ôtaient presque toute connaissance. C’était atroce. – Je craignais, et le docteur aussi, soit un transport au cerveau, soit une fièvre cérébrale ».

Le médecin le fait hospitaliser à l’hôpital Necker :

« Le docteur Filleau m’a alors parlé de Necker & de son directeur qu’il connaissait & qui aime les artistes : le docteur Laboulbène. La première impression du mot : ‘hôpital’ une fois passée on en prend son parti & le fiacre susdit. – J’y suis resté 17 jours ! 17 jours !! – & 17 nuits ! Longues ! les nuits & mélancoliques ! ».

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 3092.

Deux mois plus tard, nouvelle lettre à Bonvoisin pour annoncer qu’il sort d’une fièvre typhoïde alors qu’il se trouvait au château de Thozée, la gentilhommière de son ex-épouse, près de Namur :

« Fièvre typhoïde & j’en sors heureusement ! – On m’a coupé à peu près la chose & je ne suis pas entré tout à fait en plein dans le nommé typhus. – Si tu avais eu en revenant de Bretagne l’inspiration de frapper chez moi tu m’eusses trouvé en plein délire, racontant les choses du monde les plus bizarres & les plus fantastiques. Je suis donc parti pour Thozée la veille je crois de ton arrivée ici. Arrivé à Thozée je me suis senti si malade, que je n’ai eu qu’une idée, – revenir vite à Paris retrouver mon brave Filleau, mon docteur ».

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 3096.

Rops décrit son médecin comme un être jovial (éd. 0635 à Octave Uzanne, 1882) qui soigne par la plaisanterie (éd. 0244 à une inconnue, 1882) :

« J’ai été brusquement pris là bas d’une fièvre bilieuse qui s’est emparée si soudainement & si violemment de mon pauvre moi, que j’ai cru à une attaque de fièvre intermittente pernicieuse, comme on attrape quelquefois dans cette exquise & marécageuse vallée, – Mon ami le docteur Filleau est venu faire deux calembours à mon chevet & j’étais sauvé ».

Point de vue humour, Rops n’est pas en reste, lui qui mentionne dans son calepin de 1873 (fig. 3) :

« Je lègue à mon médecin les ordonnances qui m’ont fait vivre longuement »…

Le couple Filleau tenait salon, en plus des « Dîners du pot-au-feu » qui réunissaient amateurs d’art, artistes et marchands :

« Samedi dernier, Filleau a réouvert ses salons par une étourdissante soirée : on a quitté la place de la République à 5 heures du matin ! »

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 2132.

En 1878, Rops fait cadeau au docteur d’une gravure, Question d’Orient, faite pour et sur une cafetière turque :

« Je trouve sous ma patte pour ta collection, une vieille épreuve d’un cuivre très rare : c’est ‘le rond de dessous de la cafetière (gravée par moi)’ du docteur Filleau. Avant de souder cette cafetière turque, nous en avons fait tirer quelques épreuves, et voilà le résultat que cela a donné. Je t’envoie cela uniquement comme rareté »

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 1942 à Théo Hannon, juillet 1880.

Filleau collectionnait les œuvres de Rops et son nom est inscrit dans la liste des abonnés gratuits, devant S. M. le Roi des Belges (fig. 4) … Et le médecin lui permet également de graver certains sujets en toute connaissance de cause :

« Été hier chez Filleau, pour le Spéculum. J’irai avec mon modèle chez lui, et il me posera la chose».

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 3032 au Dr Georges Camuset, mars 1884fig. 6.

La bonne chère et les bons crus firent grossir le docteur (éd. 0556), croqué sur le bateau de Flessingue en août 1882, pour que Léon Evely (1849-1937), héliograveur belge, en tire une eau-forte (éd. 0977fig. 5). Après le diagnostic de diabète en 1885, Rops quitte le Docteur Filleau, car il n’a plus confiance en lui :

« J’ai quitté Filleau parce que je sentais que j’avais autre chose que de simples congestions bilieuses au cervelet & que je ne pouvais obtenir de lui que des calembours aimables & galants. Quand je suis allé chez Sabourin, un médecin des jeunes de l’Art & de la littérature, un espèce de nouveau Piogey, – plus fort & plus instruit, il m’a dit au bout de cinq minutes : – vous êtes diabétique & vous allez avoir une affection de la poitrine avant dix jours ».

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 2844 à Léon Dommartin, non datée.

Pourtant, en janvier 1894, Rops rappelle le médecin pour soigner sa fille Claire et le surnomme « Salvator Albert » :

« À demain, Mon Cher Salvator Albert, crois bien que j’apprécie à sa juste valeur le sacrifice que tu me fais en venant, toi mal portant, visiter ma pauvre fillette & lui donner tes soins. Insiste je te prie demain auprès de Léontine, sur la nécessité des désinfections de tout genre ».

Pour lire l’entièreté de la lettre : n° d’éd. 3282.

En octobre 1894, Rops est au chevet mortuaire de son pauvre ami Filleau (éd. 1567) et se rend à ses obsèques (éd. 1476) :

« Je t’écrirai demain, je suis depuis une quinzaine au chevet mortuaire de mon pauvre ami Filleau qui ne pouvait pas se décider à mourir ! C’est fait, nous l’avons enterré hier, par un vilain jour d’octobre. J’en suis encore tout déprimé. C’est un des derniers « vieux amis » de ma joyeuse jeunesse Parisienne qui me quitte. Il était la gaieté, l’esprit la vie, un vrai gaulois ! Né à Château-Chinon ».

«Toute cette semaine a été prise par les obsèques de mon pauvre Filleau… J’étais et je me sentais bien déseulé dans ce grand et horrible cimetière de St Ouen… Aujourd’hui je suis triste comme les feuilles jaunes qui tombent sous mes fenêtres & comme l’on dit aux Batignolles : je n’ai le cœur à rien ! ».

Par le Prof. Harry Dorchy


[1] Véronique Carpiaux, « Félicien Rops et l’impressionnisme », dans Impressions picturales. De Dürer à Rops, éd. Mare & Martin, Paris, 2021, pp. 90-97.
[2] Professeur Harry Dorchy, « Félicien Rops, la médecine, les médecins et ses maladies » (1ère et 2ème parties), Revue médicale de Bruxelles, n° 26, 2005, p. 59-64 et 119- 128. En ligne (cliquez sur « full text »).
[3] Dr. Albert Filleau, Petit chirurgie, Paris, Alcan-Lévy éd., 1874.