N° d'édition 2060

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Théo] [Hannon]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    entre [1880/11]/00 et [1880/12/06] [+]
    D'après le contenu, cette lettre est antérieure à une autre missive adressée à Théo Hannon en date du 8 décembre 1880 : inv. ML/00026/0094. – N° d’édition : 1974.


Texte

[1r° : 1]

Voilà une épreuve de 1er État.

garde la bien !!

Jeune Présomptueux

Crois-tu que les eaux fortes que je livre à la Publicité se font sans plus de peine que les enfants ? – Elle y est cette eau forte & après demain Mercredi matin elle quittera mon giron pour s’envoler devers toi, car c’est toi qui recevras le cuivre !

Que je t’explique d’abord mon eau-forte au point de vue de la facture :

Je suis toujours tu le sais sous le charme du nommé « Vernis mou » parceque je trouve que l’on ne sait pas encore les ressources qu’il possède ce cochon là.

Tu comprends que si j’ai accepté les propositions infectes de ces pornopeugraves de Gay & de Christemaeckers ce n’est pas pour le plaisir de leur faire des eaux fortes à tant le centimêtre, mais pour m’obliger à faire quelquechose – sur commande – avec programme. Je trouve cela très avantageux parceque cela vous force à faire ce quelque chose qui souvent ne vous plaît pas.

Pour cette planche dont je t’envoie un premier état fort rare, (pour tes peines ; je te dirai tout à l’heure lesquelles) j’ai procédé comme suit : – tu sais que je n’aime pas à faire le professeur, mais j’aime en revanche à faire de toi un aquafortiste ! – donc j’ai fait à la plume un croquis très poussé. 2° Décalqué & recalqué le susdit poussé. 3° gravé à la pointe la femme et le reste excepté une partie de la draperie du fond

[1v° : 2]

et le petit bas relief-tableau du bas. 4° Fait mordre le tout très légèrement pour garder mes modelés gris, à plat sans couvrir au pinceau. 5° Parenthèse pour te dire que pendant toutes les opérations susdites je n’avais pas détaché mon calque du cuivre, même pour chauffer ma planche que je chauffe de cette façon :

[fig. 1 calque / main de Rops / planche / calque mi roulé dans l’ouverture libre de l’étau / lampe à esprit de vin / Étau de mon invention fabriqué pour moi-même !]

Quand je fais mordre :

[fig. 2 3 / 2 / 1 / 4 / 5 / Table]

1 gravure 2 petit bord en cire, 3 planche. 4 décalque toujours collé par en dessous au cuivre sur toute sa largeur pour bien retrouver mes points de repère. 5 Gradus ad Parnassum pour appui.

6. J’ai donc fait mordre très légèrement

[1v° : 3]

au perchlorure de fer. – Je ne tire pas d’épreuve, quoique à la rigueur en prenant des précautions je pourrais en tirer une légère en gardant toujours mon calque collé, mais vaut mieux pas. – J’enlève délicatement mon vernis avec de la thérebentine, & comme je viens de te le dire ci-dessus je ne tire pas d’épreuve. Ma planche offre une morsure à peu près égale et les modelés de la femme sont gris & bien venus, le petit bonhomme du bas & le côté droit – gauche de l’épreuve – ont mordu davantage par une bizarrerie eau-fortienne – cela ne fait rien.

Mon intention étant – d’avance préméditée cette intention ! , de jeter une poudre de crayon – poudroyement que j’adore, – dans tout cela, je vernis à nouveau ma planche, opération ci dessus dessinée, avec du vernis mou puis je prends un papier légerement grainé & très fin, et je le pose délicatement sur mon vernis, – je rabats sur le susdit papier très fin le calque – (toujours collé à son cuivre, comme toi à Jéhanne !) comme cela :

[fig. 3 Main du bon Rops / 1 / 2 / 3 / Table / 1 cuivre / 2 papier très fin / 3 Calque – toujours !]
[1r° : 4]

et saisissant un Faber n° 4, dur je dessine à travers mon calque & à travers le papier blanc, sur les traits à l’encre de mon calque et je mets du crayon partout ou cela me plait tu comprends, jeune présomptueux, que redessinant sur mon calque exact qui n’a pas bougé du cuivre je dessine exactement sur le cuivre et ce crayon tombant sur les tailles les poudroie.

– Ainsi je crayonne sur les tailles de la jupe dans les pages du livre sur les petits Satyres etc &c &c – Je fais au crayon pur des choses que j’avais réservées sur le cuivre : les draperies et le petit tableau du bas, puis j’enlève mon calque je fais mordre très légèrement & je tire une épreuve que j’envoie à mon ami Hannon avec la Manière de s’en servir.

– Ah cela est gris ! mais cela doit être gris, le crayon ayant mordu sur toutes les tailles a adouci, a granulé, a tiédi tout cela, mais c’est ce que je veux ! – Je veux les douceurs de la lithographie & le charme de la pointe [moi ?] ! – Puis pour le second état nous allons réveiller un peu cela. Et pour le 3e que je ferai si Gay veut me renvoyer la chose nous colorerons par piqûres.

Et voilà ! – dis encore que je ne te soignes pas !

[2r° : 5]

Maintenant autre chose. Tu me feras le plaisir de rester chez toi Jeudi voici pourquoi : Il faut que je reçoive les ors de Gay Vendredi. Tu recevras Jeudi le cuivre, tu le porteras immédiatement à Gay (tu te feras rembourser le port par lui) tu toucheras les 250 balles, tu les mettras sous une belle enveloppe & tu me les adresseras Jeudi avant six heures, j’ai un billet à payer Vendredi

– mon tailleur « Rigolo » 800 balles ! et il faut éviter les recors & autres gens de loi ! – Si j’adressais directement le cuivre à Gay il n’est pas dit que ce pornograve m’enverrait ses petits sols tout de suite, tandis qu’en servant d’intermédiaire comme tu me l’as promis ce vil suppôt de Vénus s’exécutera. Je fais aciérer tes cuivres, nous ferons notre compte après je t’enverrai la note de l’aciéreur.

Comment Bauwens a osé !!!!

J’espère que Rousseau lui a flanqué la botte du Gouvernement dans le derrière !! Veille au grain !!! – !!!!! J’attends la visite de Nys, – J’espère une Solution !!

Continue à baiser Doucé pour moi !

A-t-il fait graver les bois pour qu’ils puissent servir ton volume, ce vieux porcgrave ?? Je lui en ai dessiné trois.

Je te réserve une belle épreuve du

[2v° : 6]

deuxième état des Œuvres Badines tu recevras dans deux ou trois jours le Christ au Vatican épreuve avec les marges gravées (plus que rare).

Ne dis pas naturellement un mot à Gay des épreuves que je t’envoie, ni à Kistemaeckers.

À toi Vieux & à demain

Fély

Le petit corps de la femme des Œuvres Badines est un croquis sur nature naturellement, tu vois que je continue mon idée de nu, et que je ne recule pas devant les jolis plis du ventre – horreur des Academiciens. – ni devant les « bras qui se cassent » – Autre horreur des Academichets !!

– il faut faire notre nu moderne Mon Louis XIV est bien 19e d’ailleurs !

À toi

Dis moi quelle est la fleur que préfère Jehanne et ses initiales. Je lui enverrai cela pour ses étrennes en lettrine.