N° d'édition 0062

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Henri] Liesse
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    [1873]/00/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

[1r° : 1]

Au grand galop !

Reçu ta lettre, Mon Cher Liesse, – Répondre à Mr Pierron, j’attendais ta réponse pour le faire. Tout cela va s’arranger & tu recevras 100 frs la semaine prochaine.

Bon Courage pour le roman. – Titre intéressant ! avec ton tempérament & ta facilité tu peux faire une bonne chose même pour les lecteurs de l’office de Publicité. Je regrette pour ma part la non publication des « Contes du pays Wallon ». Au fond Lebègue est un sot d’un âge avancé, mais il paie, ce qui fait passer par dessus sa sottise. Ici la littérature active est en plein réalisme : Zola, Goncourt & Flaubert sont les Dieux ; – Daudet suit en troisième ligne, Malot en cinquième. La maison Charpentier (qui l’eut cru !!) est un quise, & si tu avais en tête un roman de mœurs très naturaliste, je peux quand tu le voudras te faire ouvrir les portes de la maison. Connais-tu pas Huÿsmans l’auteur de Marthe c’est un franco-Belge-Hollandais qui habite ici, et a réellement du talent. Son roman a paru en Belgique. – Donne moi si tu la connais l’adresse d’Elmyre. Maurice est-il encore à Anseremme ? Je t’envoie ci-joint un croquis de lui que j’avais fait en octobre. La grosse comtesse de Neffe habite-t elle encore là avec le peintre Rovel Roves & « son ami » ? Que fait la jeune Marie Bricart ? Ranc fréquente-il toujours assidûment la maison ? Et Edmond & Dom ? – Vous êtes des êtres au moins bizarres de ne pas me donner de vos nouvelles plus intimes. Je parlais de Dommartin tout

[1v° : 2]

à l’heure avec Gouzien & nous nous étonnions de son mutisme à notre égard. Les questions d’argent, m’est avis, Mon Cher Liesse, ne doivent pas interrompre les relations intellectuelles & sympathiques qui existent entre amis de vieille date. Il faut un peu voir les choses de haut. « Toutes nos qualités sont incertaines & douteuses en bien comme en mal ; & elles sont presque toutes à la merci des occasions », celles de l’esprit seules sont immuables, c’est Larochefoucauld qui a dit cela Mon Cher Liesse & je crois qu’il n’avait point tort. Regarde notre ami Edmond : il m’écrivait souvent, & j’avais vraiment grand plaisir à recevoir des lettres qui n’étaient pas les tiennes, & qui étaient « autres », – une sotte discussion, basée sur un malentendu, arrive, pour une affaire de bachot ; il reconnaît le malentendu, mais il cesse de m’écrire comme s’il avait eu à se plaindre de moi. Je ne comprends pas ces façons de faire, quand on a à se plaindre d’anciens amis on le leur dit franchement, nettement, & l’on n’a pas l’air de les bouder pour des vétilles – Haghemans est-il toujours en vareuse ? Je t’envoie un croquis de lui « en canotier » fait l’an dernier en novembre-octobre, comme je te le disais tout à l’heure, passe le lui, il se rappellera notre promenade bizarre avec la grosse Comtesse.

Dis à Adèle Boussingault je te prie que je vais lui écrire & régler mon compte avec elle, & à son grand contentement.

Seras-tu encore en septembre à Anseremme ? Je vais aller à Thozée cette année avec Paul & je dévallerai quelque fois au milieu de vous pour quelques jours. J’achèverai là mon Musset. – si Camille Blanc ne m’entraîne pas à Dieppe.– J’ai besoin de faire des études de mer & ce serait une bonne occasion.

Que fait le bon Fontaine ? Comment n’est-il

[2r° : 3]

pas déja là ! – Je vois toujours R. Venneman & Adeline Dudley qui donnent des – Jeudis – o[ù ]l’on s’amuse. Je roule beaucoup avec mon sac au dos dans tous les environs & dans la grande banlieue de Paris la banlieue extrême, & je découvre des trésors de paysageries : la Foret d’Armainvillers Grosbois, Ermenonville, les étangs de Chaalis la Foret de Traconne &c &c Je loge dans de vieilles auberges de la Brie, du Valois, du Josas « aux Soleils d’or » pleines de rires & de voix joyeuses, o[ù] l’on paie 3 frs par jour & o[ù] l’on boit six litres de vin ! des petits vins rouges réjouissants ! le soir on va se coucher, – le lit est dur, mais la fille, aussi, cela se compense ; puis le lendemain l’on suit à nouveau les routes blanches étincelantes & crayeuses du bon païs de France.

L’on suit encore sous les pommiers

La grande route de Normandie !

C’est la Marne, l’Oise, la Thève, la Nonnette l’Yvette, un tas de petites rivières comme la Lesse, inconnues des Parisiens qui croient connaître leur Parisis, parce qu’ils ont été à St Germain à Montmorency à Fontainebleau, à Verrières, à Joinville le Pont & à Champrosey! Ils ne connaissent pas même la Grand’Pinte ! là

Tout se fricasse, tout bruit ;

Et l’on chante là jour & nuit ;

C’est toujours fête !

Quand sous ce toit hospitalier

On demande à l’hôtelier

Si tout s’apprête,

Il vous répond avec raison :

« On n’a jamais dans ma maison

Fait une plainte !

On est servi comme il convient

Et rien n’est meilleur on sait bien

Qu’à la Grand’Pinte !

[2v° : 4]

À propos je te verrai dans tous les cas cet hiver, car je compte passer le mois de Janvier à Bruxelles, je me réinstalle au Rond-Point pendant un mois. Nous sommes redevenus bon camarades avec ma femme. Le temps moral – nécessaire pour accalmer les potineries écloses depuis la porte du Bois de la Cambre jusqu’à Dieghem étant écoulé, je rentre tout simplement chez moi, – en gardant mon domicile à Paris, – d’où je ne m’éloignerait plus jamais aussi longtemps que je l’ai fait. – Il faut trop de temps pour y reprendre sa petite place & s’entraîner au travail régulier.

Voilà un bavardage, à bâtons rompus réponds moi vite Mon vieux – & tâche de m’avoir l’adresse d’Elmyre.

À toi Mon Vieux Copain mes amitiés aux amis qui sont nos amis

Fély

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