N° d'édition 0029

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Henri] [Liesse]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    avant le [1874]/00/00 [+]
    Rops et Charlotte se séparent en 1874.


Texte

[1r° : 1]

Mon Cher Ami,

figurez vous que je suis resté huit jours à Acoz pourtraicturant tout ce qui me tombait sous les sens depuis les vieux chênes jusqu’aux jolies machines en passant par les chiens & le jardinier. Le peignoir rose tendre s’est envolé vers les cieux conjugaux sans avoir posé pour les bras ! – Rassurez vous nous irons les réclamer ensemble à Buysingen, c’est cela qui vous est une compensation ! J’arriverai Samedi à Bruxelles. Je ne serai pas libre le soir à partir de huit heures ce Samedi là, il y a une petite dame blonde comme un écu neuf qui désire avoir mon opinion sur la rondeur de sa jambe, on ne peut guère refuser ces choses là quand on est un artiste mâle, il faut bien avoir la politesse de son sexe & de son art !

Je l’ai rencontrée au village de Gerpinnes dans une villa Romaine découverte la veille, j’avais bu colossalement bu, trop bu du Romanée 1858 qui me faisait regarder les peupliers pardessus leurs cîmes & les clochers pardessus leurs coqs, je me chantais à moi-même des choses innomées & charmantes en des dialectes crées par les circonstances. J’arrive dans les ruines o[ù] je croyais trouver quelqu’Haghemans ou quelque Théodore Juste flairant les débris, je vois à fleur de terre une petite demoiselle blonde & bleue qui me sourit en me demandant :

  • C’est vous n’est-ce pas Monsieur, qui êtes Monsieur Octave ?
  • Je le suis – le fus ou le dois être ! Madame lui répondis-je, sous l’impression Romanéenne 1858, seulement pour le moment je m’appelle Quintus Flavius & je suis ceinturion – officier romain chargé d’ôter les ceintures aux demoiselles blondes !
  • Je ne porte jamais de ceinture Monsieur !
[1v° : 2]
  • Comme moi ! – Unissons nos cœurs, si nous nous entendions pour repeupler ces villas ?
  • Nous nous entendons, c’est une institutrice « en rupture de bancs » qui cherche une place, elle vient du château du village o[ù] elle a pour fonction d’ouvrir quelques lobes dans le cerveau des deux jeunes chatelains, – elle ne confiait à personne le soin de les reboutonner ! Je lui demande des soins opposés, – elle me les refuse ! – J’ai vu sa jambe ronde, comme dit la Romance & je vais la retrouver à Bruxelles où nous lirons Musset sous les grands arbres de la Cambre. – Règle générale pour les institutrices : Dire en les regardant dans le noir des yeux : Vous aussi vous aimez Musset ô Musset. Namouna ! – Cela réussit toujours. N’importe elle est jolie comme un Fragonard et elle a des mouches jusque dans le dos, dix-huit ans & Musset ! – Que demander de plus aux Dieux ! – Et voilà comment à force d’avoir des rendez vous dans les ruines des Villas Romaines de Gerpinnes je suis resté des temps infinis à Acoz – ô l’archéologie ! à propos, Mon Ami, voulez vous bien me faire donner ou plutôt accorder Dimanche une entrevue avec Elmire ? – Je me suis conduit comme un huissier de salle avec cette bonne fille qui ne mérite pas cela – Ci-joint un petit bout de billet que vous voudrez bien lui remettre n’est ce pas ? & dans lequel je m’excuse de ne pas lui avoir écrit. Et un autre billet pour Artan, s’il est parti pour Blankenberghe, adressez cette lettre chez Madame Marchand – Hotel des Bains là bas. Nous pourrions partir le 12 pour Blankenberghe
[2r° : 3]

cela vous va-t-il ?

Faites parvenir tout de suite la lettre à Lemonnier n’est-ce pas – je compte sur vous. / [illisible: indéchiffrable] /

Ici rien de nouveau, – les grands saules chantent dans le vent & les ormes prennent des airs sombres qui font présager l’automne. – les brouillards lumineux de septembre vont venir & me rappeler les jolis départs de chasse de mon enfance : les chiens lâchés jappant dans les cours, Triquet le garde déja couvert de rosée ayant « fait le bois », mon oncle guêtré sanglé & sentant d’o[ù] vient le vent pour savoir s’il faut prendre par les marnières, ou remonter la Grande Mailloterie en traversant la Croix Rouge. – O[ù] sont les neiges d’antan ? Aujourd’hui les grands bois « sourds » dont nous avions le respect qui m’avaient vu grandir, & qui me donnaient de grandes poignées de branches aux vacances, sont envahis par les chasseurs du Dimanche de la rue de la Madeleine, – chasseurs en jacquettes vert pomme - et en gants de Suède, dont pas un ne sonnerait le bien-aller, mais qui en revanche manquent un lièvre au déboulé. – Les sangliers honteux d’être chassés par ces gens sans mollets, et troublés par les chansons d’Offenbach et le bruit des bouchons de Champagne se sont retirés la rougeur à la hure, dédaignant des ennemis o[ù] il n’y a pas place pour un brave coup de boutoir. Les braconniers même respectaient « ceux de Thozée » parce qu’ils savaient bien que leurs femmes & leurs enfants malades trouvaient toujours une bouteille de Bordeaux qui leur rendait du cœur au ventre & leurs joues roses ; – qu’on ne faisait pas fourrer en prison le père de famille qui, par une veille de kermesse tirait un lapin à l’orée du bois ; – que nos chevaux

[2v° : 4]

du pays – pas des Anglais ! – donnaient de bon cœur un coup de collier pour rentrer la moisson attardée du voisin ; – que le chariot du château roulait le long des routes pour faire les corvées des pauvres & les charriages d’hiver. Parce qu’enfin nous souffrions de leurs souffrances & nous vivions de leur Vie, que la pluie qui mouillait notre dos, trempait leur échine ; – qu’ils se ressemblaient bien entre eux, le chatelain guêtré de toile, pas bien riche, même un peu pauvre lorsque les foins pourrissaient dans les pâtis, et ce rude laboureur courbé sous les rafales d’octobre & fouissant au hoyau le schiste des plateaux. Aussi lorsqu’ils ont [illisible: barré] vu venir, après l’adjudication des chasses décidées par les Communes, ces fils de bourgeois, dédaigneux, le lorgnon à l’œil, parlant gras, marivaudant avec les filles, s’emparer des forêts d’Ardenne, de la Sambre à la Semoy, quelle belle levée de sabots, dans les paroisses ! – Ceux de Devant-les-Bois et de Pont de Loup, ceux des Bruyères-Corroy & de Matagne-la-Grande, ceux de Villers-Poteries et de Villers en Fagne ceux de Bruly le-petit et de Bruly-Viroin, – les bucherons de la Marlagne & les charbonniers de la Tiérache, tous ont repris le vieux fusil aux capucines de cuivre qui avait fait les grandes guerres au temps des grenadiers de Sambre & Meuse, & ils ont broussaillé comme au bon temps, battant les taillis en bande, chassant devant eux les gardes & les chevreuils & faisant audessus de leurs rochers tournoyer les milans. –

Moi, trop jeune pour prendre mon repos, j’ai accroché, dans la panoplie sous la trompe bossuée des grands parents, qui jadis avait tant sonné la curée, à coté du fusil à baguette

[3r° : 5]

de mon père, le bon Lefaucheux dont le damasquinage s’est usé sur mon épaule, & qui abattait si vaillamment les bécasses en novembre sous les aulnaies de la Mare aux Pies. – J’ai pris la pique et le sac du paysagiste tant méprisé par les figuristes :

Braconnier ne puis

Chassaillon ne daigne

Peintre je suis

Et voilà comment Mon Cher Ami je me suis fait paysagiste & pourquoi je vous faisait sécher sur pied par 36 degrés de chaleur dans la vallée de la Biesme ! –

À Bientôt n’est ce pas ? Je vous écrirai d’ici là – Je vous serre bien la main. Paul fait de même & ma femme vous remercie de votre bon souvenir & vous engage à revenir.

F

J’ai trouvé chez Pirmez une Italienne juive qui posait j’ai eu trois minutes pour en faire un croquis que je vous envoie pour vous faire prendre patience. N’oubliez pas Mlle Elmyre !

[4r° : 6]

Dites de suite à Lemonnier, Cher Ami que je lui écrirai demain sans faute. une longue lettre, très longue – lui expliquant une foule de choses nécessaires à expliquer. Je vous l’enverrai.

Dites lui que le 10 j’arriverai à Bruxelles – ou le 9 ou le 11 – Je ne sais trop quand, j’y vais pour ma maison qui m’inquiète. Mon architecte est décidément une bête brute.

Nous pourrions dîner avec Lemonnier. Je crois que lui & moi nous pourrions associer intelligemment les nerfs que ne nous a pas ménagé la Providence une dame à laquelle il faut crever l’œil.

À vous

Fély

Brux

Thozée.

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