N° d'édition 2917

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Camille [Lemonnier]
  • Lieu de rédaction
    [Anseremme]
  • Date
    [1878]/11/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

[1r° : 1]

Mon Cher Camille

J’accepte avec plaisir seulement il faut que tu me dises que cet article[1] n’empêchera en rien celui que tu veux faire sur moi dans la Gazette des Beaux Arts[2]. Je préfèrerais du reste que ce dernier parut dans l’Artiste[3] & cela pourrait se faire. Je te ferais un n° sérieux avec dix dessins &c &c. Je veux bien t’envoyer six croquis, seulement comme je dois les enlever des albums de « bien grandes dames » !!! comme disait Mélingue[4] il faut que je puisse les y remettre ! En un mot il faut « rendre les croquis ! » À part celui de la Cuisine Wallonne[5] que tu garderas pour toi. Il y a : le premier croquis de la tante Johanna avec son mari, croquis fait à Thozée[6] (avant d’avoir flanqué un chapeau flamand sur la tête de la Tante Johanna)[7]– Tu remarqueras du reste que dans « la Tante Johanna qui s’appelle Marie Josèphe le poêle est wallon.

2° Des lavandière Dinantaises[8]

3° Des pontonniers au chantiers[9]

4° Deux grands diables de paysages à la plume, d’Anseremme.[10]

Voilà réponds vite & je t’expédie cela & en outre la « cuisinière wallonne » !

À toi & à bientôt

Fély

Anseremme-lès-peintres en novembre.

Il y a aussi un croquis des sonnets de Liesse[11] ci-joint :

C’est un joli entourage au sonnet qui est le meilleur de Liesse d’ailleurs. –

[1r° : 2]

Blanche sous les noyers au milieu d’Anseremme

De suite à son bon air vous la reconnaitrez.

On y vit sans façon c’est l’auberge que j’aime.

Si la gaiété wallonne est avec vous : Entrez !

Ici sont bienvenus tous les énamourés

qui savent des Saisons l’adorable poême.

Les peintres les rêveurs de grand air altérés,

Ceux des nôtres enfin aimant l’art pour lui même

Le soir dans la cuisine on reluit un « bon Dieu »[12]

on devise gaiement, la bouilloire chuchote

La maman Boussingault[13] rêve qu’elle tricote.

Le chat cligne de l’œil tout aise au coin du feu

Les minutes s’en vont légères & tranquilles

et l’on plaint les banquiers cloués au fond des villes.

Annotations

[1] Nous ne savons pas à quel article Rops fait référence. Il semble d’après la suite de la lettre qu’en acceptant, Rops a l’intention de fournir des croquis, mais nous ne les avons retrouvés dans aucune publication liée à Lemonnier.
[2] La Gazette des Beaux-Arts (1859-2002), journal parisien d’une impressionnante longévité, était à l’époque dirigée par Édouard André et Maurice Cottier. Camille Lemonnier y fit paraître plusieurs articles importants sur des artistes belges, ainsi qu’un compte rendu de l’Exposition historique de Bruxelles en 1880. En outre, la Gazette collabora avec L’Art universel.
[3] L’Art (1875-1907) était une revue parisienne dirigée par Eugène Véron. Au rang des rédacteurs renseignés par le premier numéro, on trouve Philippe Burty, Edmond de Goncourt, et Jean Rousseau. L’Art promettait pour sa première année soixante planches hors texte, dont cinquante-deux eaux-fortes « entièrement inédites, gravées spécialement pour le Journal » (L’Art, 3 janvier 1875), auxquelles s’ajoutaient de nombreuses gravures dans le texte. Nous ne connaissons pas de contribution de Lemonnier. Cependant, sur le manuscrit de la lettre de Rops, une main a rectifié « l’Art » pour « l’Artis », ce qui indiquerait que la revue dont il est question est L’Artiste. On n’y trouve pas plus d’article sur Rops.
[4] Étienne Mélingue (1807-1875) était un comédien bien connu, également versé dans la sculpture et la peinture. Dans un livre de « feuilletons dramatiques », Francisque Sarcey raconte qu’en 1861, le metteur en scène Marc Fournier avait remonté La Tour de Nesle (1832) d’Alexandre Dumas et Gaillardet, et que Mélingue y tenait le rôle de Buridan. La réplique que celui-ci lance à Philippe dans la neuvième scène (« N’avez-vous pas remarqué que ce doivent être de grandes dames ? […] Oh ! ce sont de grandes dames ! ») au sujet des dames nobles avec qui ils viennent de passer la nuit a des implications alarmantes dans le cadre de la pièce. En effet, depuis quelques temps, les amants des grandes dames de l’entourage de la reine Marguerite de Bourgogne ont une tendance à se noyer dans la Seine, au pied de la tour de Nesle. Francisque Sarcey a salué le jeu emporté de Mélingue, qui selon lui convient au style romantique de la pièce.
[5] De tous les croquis cités nous n’avons que des gravures. La Cuisine wallonne (La cuisine de l’auberge des artistes à Anseremme, ou encore La cuisinière wallonne), avant 1877, gravure à l’eau forte et pointe sèche, H. 19,2 cm x L. 13,8 cm et 20,8 cm x 15,5 cm (G E0227).
[6] Le château de Thozée, près de Mettet dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, que Charlotte Polet de Faveaux, l’épouse de Rops, hérita de son oncle, fut la gentilhommière du couple, ainsi qu’un lieu de travail et de création pour l’artiste, qui y accueillit nombre de ses amis. En outre, c’est là que dès 1871, il donna ses cours de gravures.
[7] Oncle Claes et tante Johanna, 1875, eau-forte, pointe sèche, vernis mou, H. 20 cm x L. 13,2 cm (PER E0240.1.P). La date de 1875 est en réalité celle à laquelle il reprit la planche, qui était plus ancienne. Cette œuvre a paru dans L’Artiste français en juillet 1884.
[8] À l’entrée « Lavandières » de sa table des sujets, Rouir renvoie à Les Laveuses, 1887, héliogravure, H. 19,5 cm x L. 13,2 cm (PER E0229.1.P). Elle servit d’illustration à la deuxième édition des Souvenirs de Barbizon (1888). Remarquons que la gravure est ultérieure à la lettre. Il n’est nulle part fait mention de lavandières spécifiquement dinantaises.
[9] Cette œuvre semble tombée dans l’oubli.
[10] L’absence de catalogue raisonné pour les œuvres non gravées de Rops rend ce genre d’œuvre difficile à trouver. L’une pourrait être Buée d’automne en Ardenne, 1870, esquisse à la mine de plomb reprise à la plume à l’encre de Chine, H. 32 cm x L. 48 cm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des estampes (SV 96509). L’autre nous échappe.
[11] Henri Liesse (1849-1921) fut un romancier et critique d’art ardennais. Sa correspondance abondante avec Rops témoigne de leur fidèle amitié. Le peu de documentation à son sujet s’explique peut-être par le manque de productivité que lui reprochait Rops affirment même qu’il échoua en tant que romancier. Il participa néanmoins à L’Artiste, ainsi qu’à L’Art libre dont il fut un membre fondateur et le secrétaire de rédaction – ce qui le rapproche d’Émile Leclercq, Jean Rousseau, Lemonnier (qui estimait cet « exquis sonnetiste »), Louis Dubois,… Nous n’avons retrouvé ni une éventuelle publication du sonnet (pas même dans L’Art libre qui publiait ses poèmes), ni le croquis qui accompagnait la lettre.
[12] L’expression un « bon Dieu » semble calquée sur le nom wallon du crucifix : bondiè, bon-Diu.
[13] La famille Boussingault était propriétaire de l’Auberge et s’occupait elle-même du service ; en particulier Mme Boussingault et ses deux filles étaient chargées de cuisine.