N° d'édition 2110

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Léon [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    0000/00/23 [+]
    Cette lettre n'a pas encore fait l'objet de recherches permettant de proposer une datation.


Texte

[1r° : 1]

Mon Cher Léon

j’ai oublié encore quelque chose dans ma lettre qui vient de partir, voici : si tu as quelque grief contre la petite Maria – ce que je ne sais pas, car Liesse ne m’a dit uniquement que ceci : « La petite Maria a été très sage à Hastière pendant l’absence de Dom en Russie, cependant je ne crois pas qu’il est encore avec elle. » Ne manifeste pas ces griefs aux époux Jacob-Ottevaere. Ils pourraient m’en vouloir et je tiens à rester en très bons termes avec eux.

Autre chose : Comme je sais que tu t’intéresses à ce que je fais, autant que je m’intéresse à tes faits et gestes je te prie d’aller chez le bon Taelemans rue Rogier 277 voir un dessin de moi intitulé Pornocratie.

Je ne t’embêterai plus pour te faire travailler, te faire reprendre langue et position parmi tes pairs, et décoller tes ripatons du bitume Bruxellois. Cela aurait l’air d’une scie. Je rage et je continuerai à rager du reste en mon particulier, à ton endroit, à me foutre de la Chronique, dont il me tombe de temps un N° grotesque dans les pattes, bon torche-cul

[1v° : 2-3]

libéral et bourgeois. – Parce qu’enfin N. de Dieu ! il faut savoir ce que l’on veut faire dans la vie !! Les gens comme Rousseau & Leclercq Émile sont d’ensemble, logiques. Leur but est tracé inéluctable et ils y arrivent ! – Ils veulent rester en Belgique en tirer tout ce qu’ils peuvent en tirer et ils y font ce qu’ils veulent y faire ! Liesse qui ne voyait qu’à travers des lunettes Belges a été frappé comme moi à mon dernier voyage de cet endormement de Bêtes au bois Dormant qui règne partout. – La production littéraire y est impossible, elle n’y existera jamais ! – Si tu restes en Belgique je voudrais t’y voir prendre au moins une position, non pas sérieuse c’est un mot bête, – mais digne de toi. Te voilà à la quarantaine ! et tu es et tu resteras : « rédacteur de la Chronique » qu’Hallaux se contente de cela c’est qu’il n’avait pas autre chose sous le crâne chevelu & qu’il y gagne beaucoup d’argent. Mais tu as autre chose à ce que je crois. Si je me trompe tant pis, je n’ai rien dit. Je me résume : Si tu dois rester en Belgique sois en Belgique « un écrivain ». Écris dans les Revues de Paris, fais toi reproduire dans les journaux Belges, et laisse les minuscules vibrions comme Lebrocquy tourner en paix dans leur crachat natal. Je te vois t’enfoncer de plus en plus et cela m’embête. – Somme toute il est ridicule d’être plus catholique que le Pape ! Si tu n’es bon qu’à faire un pedestrian – ce qui n’est pas désagréable, et à te rengorger quand les fermiers de Gennetinnes sur l’Ourthe te montrent au doigt en disant : c’est Mr Jean d’Ardenne !, à aller dîner à la Somme à Anseremme & à Bruges & que cette vie satisfasse ta fressure, tant mieux ! jouis en paix ! mais si en auscultant ton toi, tu crois qu’il y a en toi d’autres aspirations tu seras le plus malheureux des dormeurs & dans six ans un raté embêté.

– Moi mon opinion est différente : Tout plutôt que cela !! Mais si tu préfères dormir sur la Causerie de la Chronique & ne faire que cela jusqu’en 1899, je n’en resterai pas moins ton ami d’antan. – Seulement comme je suis cela, je veux encore te dire ces choses afin que cela te secoue si tu peux encore être secoué.

Les voyages sont bien agréables Mon Vieux, mais il faut en tirer quelque chose, moi je n’ai jamais rien su en tirer. – Tu as raison de voyager mais quoi ? –

Il te faut faire un livre n’importe comment.

& un vrai livre, – sans trop de descriptions, – c’est ce qui perd les modernes.

À toi

Fély

Donc fin avril je reprends le bail Ottevaere. – Toutes les femmes coûtent de l’argent Mon Vieux ! Et aux premiers cheveux gris « le bordel » est « inabordable ! » Et nous les avons ! – Il te faut toujours une femme !

[1r° : 4]

Lundi 24

Je rouvre ma lettre – Je reçois à l’instant ta lettre de Mons. – la petite Maria me paraissait meilleure. Elle m’a menti, c’est « regrettable » ! mais c’était une jolie fille, – En avril, nous irons à Bruxelles fin avril & je ferai mon déménagement. Je ne dis pas que je ne garderai pas Ottevaere. Une chose à faire je te prie c’est de flanquer partout o[ù] il y a des livres et des gravures – du froment empoisonné – cela se vend chez tous les pharmacopes. IMPORTANT. N’y manque pas je te prie, c’est pourri de souris et les Gavarni qui sont là !!! J’en tremble ! N’oublie pas Taelemans.

Qu’est ce que diable il y a pu avoir à Bruxelles avec Liesse ? Il est tout changé à l’égard de la Belgique & des Belges. À certains points de vue il n’a pas tort. Toi : un livre n’importe lequel, mais il t’en faut un. Écris la bàs mais publie ici dans les journaux, – il y en a des myriades ; – et fais-toi reproduire à Bruxelles. – À moins comme je te l’ai dit que tu ne trouves de vrai bonheur que dans des ruminanderies & des sommeils digestioniférants. – Comment peux-tu ne pas désirer « changer » ? Et ne vois-tu pas que La Somme et Bruges et Anseremme c’est éternellement la « même chose » !! Je vous retrouve au bout de trois ans !! – Rien de changé mêmes blagues, mêmes grimaces, – quelques rides en plus quelque cheveux en moins et vous n’avez rien fait pour l’Art ni pour la réputation. – On a dîné, on a vécu avec des brutes qui s’appellent « Beau Canard » (si c’est ton fils je t’en félicite pas.) Cette vie là est finie, mon vieux, et si tu ne veux pas devenir un vieux gâteux à Bourgogne, secoue ton Astrakan et ouvre un œil autour de toi. Fontaine est le seul qui reste vivant autour de vous. – Edmond a de l’esprit mais lui ce n’est pas son métier & il n’a rien à perdre. C’est vrai tout cela. N’est ce pas inouï que Liesse soit le seul de votre bande qui ait des couilles au cul !